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Au XXe siècle, il s’était écoulé à peine une décennie entre le krach de Wall Street et une guerre mondiale. Cette fois-ci, l’embrasement semble évité. Leçon de l’histoire… ou partie remise ?

Avons-nous échappé à l’engrenage infernal ? Au XXe siècle, Wall Street s’effondra le 24 octobre 1929 et l’Allemagne d’Hitler envahit la Pologne le 1er septembre 1939. Moins d’une décennie entre une crise financière majeure et une guerre mondiale effroyable, en passant par une guerre commerciale violente et une récession économique profonde ! Ce début de XXIe siècle paraît plus paisible. Au plus fort de la tempête financière déclenchée par la faillite de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008, les principaux gouvernants de la planète ont proclamé leur volonté de lutter contre la tentation protectionniste. La croissance est repartie dès le printemps 2009. En 2018, les grandes puissances sont en paix.

Tous keynésiens dans la crise

Sauf que… Comme dans les années 1930, les électeurs font de plus en plus le choix du nationalisme et du repli sur soi – pas seulement en Hongrie ou en Russie, mais aussi un peu partout à l’ouest de l’Europe et aux Etats-Unis. La croissance a longtemps patiné, poussant les économistes à ressortir du placard l’hypothèse de la  « stagnation séculaire » (une croissance durablement très faible) forgée par l’un de leurs prédécesseurs, Alvin Hansen, en 1938.

Dans un premier temps, les gouvernants semblaient pourtant avoir appris les leçons de l’histoire. Les gouvernements n’ont pas hésité à laisser filer les déficits publics, contrairement aux années 1930. Dès novembre 2008, la Chine annonçait un plan de relance de plus de 500 milliards de dollars. Le FMI appela les Etats à gonfler massivement leurs déficits. Tous keynésiens dans la crise ! En 2009, l’impasse budgétaire approchait 9 % du PIB dans les pays avancés, sept fois plus qu’en 2007, évitant que la Grande récession ne dégénère en Grande Dépression.

Bénédiction de Milton Friedman

En matière monétaire, les grands argentiers ont tenu compte des erreurs passées. Ce fut une chance d’avoir à la tête de la banque centrale des Etats-Unis l’un des meilleurs connaisseurs de la crise des années 1930. Ben Bernanke l’avait dit dans  un discours dès 2002  : en cas de krach, il fallait sauver les banques et les marchés. Après le drame Lehman, il n’a eu qu’à dérouler son programme. Avec la bénédiction d’outre-tombe de son mentor Milton Friedman, l’économiste libéral qui avait décortiqué les rouages de la politique récessive menée par la Fed dans les années 1930.

Les autres banquiers centraux ont marché dans ces traces. Ils ont étroitement coopéré, sans répéter les dévaluations meurtrières de l’entre-deux-guerres.

En matière commerciale enfin, les gouvernants ont maintenu les portes ouvertes.  Une initiative lancée par un professeur de l’université suisse de Saint-Gall, Simon Evenett, a certes recensé des milliers de coups de canif dans le commerce international depuis 2008, mais on reste très loin des coups de hache de la Grande Dépression.

Faut-il en déduire que la leçon des années 1930 a évité la catastrophe des années 2010 ? Ce n’est hélas pas si sûr. Sur le plan monétaire, l’expérience a certes éclairé l’action. A part la faillite de la banque Lehman Brothers (experts et historiens débattront des décennies pour déterminer si cette chute a été voulue ou subie par les autorités), les banques centrales ont esquivé les écueils qui avaient plombé les pays industrialisés au siècle dernier, évitant de remonter leurs taux d’intérêt.

Vis resserrée trop tôt

Sur le plan budgétaire, c’est moins évident. Comme dans les années 1930, des Etats ont resserré la vis trop tôt. Ils voulaient rassurer les investisseurs qui s’inquiétaient de la dette publique. Les économistes qui les conseillaient employaient des outils inadaptés, comme les fameux multiplicateurs budgétaires. A la fin des années 1930, il avait fallu l’entrée en guerre pour lâcher prise et sortir définitivement de la crise…

Sur le plan commercial, c’est encore moins évident. Le monde semble aujourd’hui au bord d’une guerre douanière. Des centaines de milliards de dollars d’importations sont ciblés. Et l’offensive part des Etats-Unis, qui fut longtemps le champion de l’ouverture des frontières commerciales.

Trop de peuples malheureux

Tout se passe comme si les apprentissages des années 1930 n’avaient pas tant servi à mieux gérer la crise qu’à l’étaler dans le temps. Aujourd’hui, il y a encore trop de dettes et trop de peuples malheureux après une décennie de pertes d’emploi, de revenus amoindris, d’incertitudes croissantes.

Les démagogues ont encore un boulevard devant eux, en apportant des réponses fausses et simples à des problèmes réels et compliqués. Par bonheur, nous ne sommes pas en 1939, avec une guerre qui vient d’éclater. Nous sommes quelque part au milieu des années 1930. A nous d’écrire une autre histoire.

Jean-Marc VITTORI | lesechos.fr |